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lundi 2 juillet 2007

Vocabulaire et Marketing

Il faudrait peut-être institutionnaliser le titre de cet article "Vocabulaire et Marketing" et en faire une rubrique car le poids des mots continue de me fasciner, il décèle souvent de vraies tendances. (lire Dictionnaire impertinent des branchés, en version intégrale avec liens hypertexte, sur ce site)
Dernier avatar: une discussion, fort intéressante au demeurant, avec un VP Europe d'un grand, d'un très grand de la high tech. Au détour de la conversation, j'apprends qu'on ne dit plus "headquarter" pour siège social mais "management hub" !... Un hub, qu'il soit d'aéroport ou de télécoms, ça échange, ça circule, ça communique, ça aiguille, ça disperse. Finis les managers du siège, voici les aiguilleurs du hub! Du coup, le siège devient éjectable,sans doute... Déjà que j'avais appris y'a pas longtemps qu'une femme ne cherchait plus un mari mais un géniteur stable, vl'à que l'entreprise aussi se met au reconditionnement de vocabulaire... Je ne sais pas où ça va s'arrêter. Les membres de Syntec ne font plus travailler des informaticiens mais des changeurs de monde. Remarque, ça, je trouve que c'est pas mal... Une grosse figure de la blogosphère m'annonce son départ pour les Etats-Unis où elle entend repartir de zéro, commencer une nouvelle vie, c'est beau, c'est frais, c'est enthousiasmant, on a envie de l'embrasser... Sauf qu'il dit : "Je pars me rebooter aux States.." Il ne parle pas de chaussure ni de plantage de PC mais bien de lui-même, coeur et âme compris. Le roi des blogueurs se prend pour l'homme bionique du prochain siècle ou de celui d'après, va savoir... Et horreur et putréfaction, moi-même, personnellement, l'autre jour, faut dire que j'étais fatigué, je me surprends à dire "voici un premier draft"... J'ai honte...
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lundi 25 juin 2007

L’avenir est une porte entrouverte

L’avenir est une porte entrouverte et moi je ne sais comment pousser cette porte. L’entrouvrir, glisser la tête par l’entrebâillement, risquer un œil frileux et progressif, puis avancer pas à pas comme sur des œufs ? Ou bien au contraire, lui donner un grand coup de pied dans le ventre, franchir le seuil en vainqueur et, une fois dehors, lever les bras quoiqu’il arrive, même s’il n’y a personne, ni foule hurlante, ni caméras pressantes, rien que la route qui se déroule devant moi comme un ruban d’ancienne machine à écrire, comme la pellicule des projecteurs fumants dans les vieilles salles de cinéma.Tant pis, j’avancerai bêtement puisque me voilà.
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Et, surtout, la grande question : est-ce que la façon dont on pousse la porte ne modifierait pas le paysage qu’elle cache ? Furtif, tu découvres une campagne impressionniste. Violent, tu débarques en pleine tempête océane. Est-ce que ce dehors de demain ne serait pas qu’un rêve qu’on bâtit au moment même où on change d’époque, de temps, de conjugaison, quand aujourd’hui devient hier et demain aujourd’hui. Quelle importance ? Même s’il se dessine au fur et à mesure, le futur est possible parce qu’il est obligatoire, il se prend à bras le corps et suivant la manière dont tu l’étreins il te rendra ta caresse ou ton coup de poing. Donc, un conseil, vas-y mollo, c’est moins risqué, t’auras tout le temps d’accélérer si c’est trop calme à ton goût, la brutalité est une connerie, un pis-aller, ouvre grand papilles et pupilles, délectes-toi de l’inconnu provisoire, de l’intérim, du clair-obscur régnant entre les deux mondes, emporte les parfums que tu aimes pour les répandre devant toi sur la route qui serpente.
Fais ton soleil, comme disait le poète, son seul conseil intelligent.
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mercredi 13 juin 2007

Plus rien à dire

[Chronique "La Mauvaise Humeur de Lucien" à paraître dans une prochaine édition du magazine 01 DSI]
Ceci est ma dernière chronique: elle s’autodétruira dès que vous l’aurez lue. Ne vous inquiétez pas si, après lecture, vous la voyez encore: en fait, elle ne sera virtuellement plus là. Elle aura été effacée de la mémoire collective comme disparaissent peu à peu les phrases organisées, la pensée construite, le savoir critiqué, la connaissance enseignée, l’information validée.

« On n'est pas un homme supérieur parce qu'on voit le monde sous un jour odieux. »
Chateaubriand


Tout cela s’envole - comme vous le savez et le pratiquez vous-même, j’en suis sûr, bande de sagouins ! - au profit du tag, du podcast vidéo, du zapping de pages web, du chat sur internet, du texto sur mobile, du photo-blog sur n’importe quoi, et de toutes les nouvelles formes de dialogue adoptées par les jeunes et qui se répandent dans la société.
L’échange prévaut sur le contenu et, comme un linge cent fois tapé sur la pierre du lavoir, le cerveau s’adapte à l’ajustement progressif du discours. L’itération circulaire devient le nouveau mode de communication.
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Du coup, l’information et la connaissance changent de statut, de forme, d’objectif, de mode de transmission. Avant-hier, on vous faisait réciter par cœur les chefs-lieux de département épinglés sur une carte murale, hier on vous branchait sur un ordinateur individuel, aujourd’hui sur internet et Google Earth. Demain, l’ordinateur-réseau lira dans vos pensées et exécutera automatiquement des décisions à peine formulées dans votre tête. Ne riez pas, cela fonctionne déjà très bien en laboratoire, à condition de se coiffer d’un bonnet d’électrodes. Alors, faites gaffe à réfléchir vite et juste ! Dans ces conditions, vous pensez bien que cette pauvre page couverte de lignes grises, écrites par un seul individu qui aura mis plusieurs heures à les emboîter et dont le contenu est obsolète à peine imprimées, cette pauvre page n’a plus aucune valeur, elle n’est qu’un papyrus de l’ancien temps, reliquat d’avant le web 2.0 et autres fariboles digitales. Pour s’adapter à ce nouveau monde, je vous suggère quelques exercices quotidiens salvateurs. A l’oral, ne terminez jamais votre phrase en cours ; mieux, commencez-en plusieurs en même temps. Ainsi votre message sera interprété par vos auditeurs chacun à sa manière : c’est ce qu’on appelle du « one to one » temps réel, le meilleur de la customisation. A l’écrit, faites des fautes d’orthographe régulièrement et l’on vous traitera avec indulgence: bienvenue au club des analphabètes héros du roisième millénaire ! Dans tous les cas, ne puisez pas dans un vocabulaire de plus de 300 mots : au-delà, vous risqueriez chez vos destinataires l’incompréhension, voire le
contre-sens. Je sais, même Simenon utilisait 800 mots dans ses Maigret mais qui se nourrit encore de ce genre de littérature? Ponctuez votre discours d’erreurs grossières et de mots vulgaires : choqué par la forme, on excusera le fond. Mais, surtout, ne cessez pas de parler ! Un des gros avantages de cette méthode est connu : chaque nouvel item
occultant le précédent, on oublie au fur et à mesure ce qui a été dit. Tous des Alzheimer de la digitalité, voilà notre destin ! Ce sera sans
moi.

mardi 5 décembre 2006

Rapport Lévy : 184 pages d'immatériel

Faut se le farcir l'immatériel de Maurice Lévy, pdg de Publicis, ex directeur informatique! Même si, quand il remet son rapport sur le sujet à Thierry Breton, il lui donne une clé USB pour épater la galerie...
Mais si vous voulez le lire ce rapport, vous-même personnellement et sans intermédiaire, pour vous faire votre propre opionion et pas recopier bêtement celle des autres, y'a pas d'autre moyen que de se palucher ces 184 pages écrites sur une grande justif dans un petit corps, pas pour les yeux des vieux.
Mais les vieux dans l'immatériel c'est des has been , y z'ont rien à y foutre, y z'ont qu'à prendre leur pré-retraite bien matérielle, à 50 ans comme tout le monde.
Et à part çà me direz-vous? Rien que des scoops!
L'économie a changé, il faut changer d'échelle, changer de modèle, faire un saut éducatif, revoir notre politique de recherche, améliorer le financement des PME innovantes, mieux gérer ses marques (tiens le pubeux n'oublie pas son business!) sans tenir compte du paradoxe de la valeur gratuite, en travaillant tout le temps grâce au nomadisme mais en payant moins d'impôts et en supprimant tous ces réglements inutiles et anti-productifs.
Voilà,je viens de vous épargner cinq heures de lecture ardue du dernier pensum néo-libéral pseudo-branché à la mode, c'est pas la peine de me remercier, c'est immatéiriel!

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--et, en plus, c'est moi qui ai pris cette photo! --

lundi 13 novembre 2006

La terre pense penchée

[chronique de Lucien à paraître dans un prochain magazine]
On savait l'axe de la planète Terre penché mais pas à ce point-là! Il s'agit ici de l'axe autour duquel gravitent deux types de comportements vis-à-vis de la technologie. D'un côté, ceux qui s'en méfient comme les Français et même - contrairement à ce qu'on imagine quand on réfléchit trop vite, ce qui arrive de plus en plus souvent - les Américains Et, de l'autre, ceux qui au contraire l'adorent comme le veau d'or, je parle des Japonais – Coréens - Chinois … et des Finlandais - Nordiques! C'est marrant comme on retrouve les mêmes attitudes aux antipodes et de part et d'autre des océans.


"Il ne faut jamais se retourner quand on ouvre un
sillon: c'est le plus sûr moyen d'aller de travers ; tous les laboureurs savent
ça..."
Claude Michelet

Nous, les Occidentaux normaux, on est plutôt Big Brother, Brazil (le film, pas le pays) et compagnie. Eux, les bizarres qui parlent de drôle de langues, ici au Nord où tout là-bas dans l'Est, ils fabriquent goulûment des petits chiens électroniques de compagnie ou des téléphones qui sont de véritables secrétaires personnels. Chez eux, les robots sont toujours gentils et serviables, chez nous c'est des gros méchants qui veulent nous piquer la place ou nous sucer le cerveau.

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Nous, on veut bien, à la rigueur, des machines esclaves qui passent l'aspirateur ou gardent la maison. Eux, ils veulent des compagnons, des puces peluches, savants inutiles, à qui faire des mamours baveux. L'utile et le futile, dit le sociologue. Chez eux, les nano c'est beau, c'est nickel, chez nous c'est Cnil. Résultat: l'innovation en robotique ou autre TIC, c'est pas vraiment chez nous que ça se passe, à de rares exceptions près comme Gostaï, le langage universel de robot, une invention française, cocorico! On n'invente pas ce qu'on n'aime pas, telle est la dure loi de l'âme humaine. C'est le désir qui crée, pas la réticence. Alors, pour sauver la France et l'Amérique, je propose un renversement fondamental d'attitude, une révolution: malgré tout ce que l'on sait à juste titre, nous les rationnels, les cultureux, sur la technologie – oui, elle tombe toujours en panne, oui, elle génère sa propre entropie, oui, elle change tout le temps – malgré toutes nos réticences parfaitement fondées, nous allons, puisqu'il le faut, nous mettre à adorer ce que nous brûlions et inversement. Désormais, tout robot sera considéré comme innocent, toute machine utile et tout ordinateur logique. Tout humain émettant le moindre doute à ce sujet sera immédiatement transformé en machine à café ou envoyé en Corée pour un stage de rééducation civique sur les bienfaits de la technologie, mère de tous les us qui s'usent. Et, en cas d'incident du bidule, on ne dira plus "il bogue, zut!" mais "il bouge, chouette!" On ne dira plus "la machine est en pause" mais "notre amie se repose". Si une batterie prend feu, on applaudira le feu d'artifice. Ainsi notre esprit d'occidental libéré et technophile pourra-t-il à nouveau donner livre cours à son génie inventif. Et surtout, il découvrira le seul, le vrai intérêt des robots "intelligents" : eux, au
moins, ils peuvent simuler des sentiments à la demande…
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mercredi 11 octobre 2006

Lapin communicant qui opine

Le voilà enfin, le gadget high-tech ultime, le rêve fou du branché, l'idéal dada de l'internaute, l'objet communicant moche et totalement inutile. Mais pas cher: 54,90€ A ce prix-là, ça serait bête de se priver. A quoi sert-il? A rien. Mais faut quand même le brancher d'un côté sur une prise électrique et de l'autre sur du wifi. Et alors là, tenez vous bien: il bouge une oreille! Si, si, je vous jure! Il peut aussi, paraît-il vous donner l'heure et la météo mais pas faire le café et les tartines ça non. Et, en plus, il s'apelle Nabaztag, qui veut dire dans notre merveilleux langage djeun : "T'es nase grave si tu m'prends pour un tag!" La pub se pourlèche: "Nabaztag bouge les oreilles. Son corps s’illumine de centaines de couleurs. Il joue de la musique, il parle, il sait lire. Nabaztag est un objet évolutif et intelligent."
Et nous, on en reste coi.




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--source alapage-- (c'est pas que j'ai spécialement envie de leur faire de la pub, m'enfin je cite mes sources, c'est comme çà!)

mardi 10 octobre 2006

internet for ever, for the abrutissement total

Pour chercher de l’info, un européen moyen – cet être virtuel insupportable mesuré par les statistiques – passe 4 heures par semaine sur internet, contre trois seulement sur des journaux ou magazines (La Tribune du 10/10/06 citant une enquête du Financial Times = 1,50 € en achat express si vous voulez lire l'article sur le site de La Tribune, mais gratuit, et beaucoup plus complet, si vous le lisez en anglais sur le site du FT, et introuvable sur le site de Jupiter Research, à moins peut-être d'y consacrer une demi-heure, ce que je n'ai pas fait...)
Donc, ça y est, funérailles de funérailles, ce putain de web est passé devant le papier comme source principale d’info. Moment planant dans l’histoire planétaire, moment historique, maman! On va verser une larme, nous les vieux journalistes de la presse qui salit les doigts et après on ira boire un coup pour parler foot…

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D’ailleurs, la télé reste loin devant, les choses ne changent pas tant que cela: 12 heures de télé par semaine, c’est çà le chiffre, y’a vraiment de quoi continuer à s’abrutir totalement le bas cervelet.
Et pendant ce temps Google rachète YouTube pour 1,6 milliards de dollars: maman, au secours, ça y est, ils sont redevenus fous!
D'ailleurs, je ne sais pas ce que recouvre ces temps mesurés, l'étude ne le précise pas, mais j'ai l'impression que c'est le temps passé, globalement. A quoi faire? Je ne sais pas. Quand je vais sur un site porno, est-ce que je "cherche de l'info"? Grave question. Quand je fais les mots croisés du Figaro, est-ce que je "cherche de l'info"? En tout cas, je cherche des mots...
Mais, rassurez-vous, aux States, ils sont loin devant nous: l'Américain moyen passe 14 heures par semaine sur internet ..... et 14 heures devant sa télé!.... C'est pas abruti qu'il est, c'est lobotomisé, carbonisé, légumisé, bref totalement bushisé!...
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jeudi 5 octobre 2006

Pauvre patron écartelé!

[chronique de Lucien à paraître dans 01 DSI n° 27]
« Nos patrons sont-ils à la hauteur ? » : ce n’est pas moi qui pose la question, jamais je n’oserai, vous pensez, avec tous ces boss qui traînent dans les couloirs et qui parfois lisent un journal. Non, c’est le très sérieux mensuel économique Enjeux – les Echos qui s’interroge ainsi. Il se demande si, aujourd’hui en France, ce ne sont pas les salariés qui font les frais du « capitalisme financier mondial ». Sacrilège ! Et panique dans les conseils d’administration : plus moyen de s’interjeter en douce ses jetons de présence, plus moyen de se diviser entre soi ses gras dividendes. Mais quel est ce monde où l’on ne peut plus s’enrichir sereinement sur le dos des autres, sans que les médias n’en fassent tout un ramdam? « L’argent ne fait pas le bonheur des pauvres » disait pourtant Coluche, qui avait tout compris.




« Il suivait son idée. C'était une idée fixe et il était surpris de ne pas avancer »
Jacques Prévert

Il faut plaindre ce boss écartelé. C’est tout azimut qu’il doit rendre des comptes, au sens propre comme au sens figuré: aux actionnaires, aux médias, aux salariés, aux syndicats. Shiva du profit warning à la langue de bois, le patron ne peut plus patronner ni plastronner tranquille. Les « fonds » le surveillent, du fond de leurs abysses dorées de super-actionnaires. Ces fonds quasi-aveugles, qui ne savent lire qu’une ligne sur un bilan : celle du bas, qu’on appelle « bottom line » en anglais, ce qui ne veut pas dire « la ligne du derrière »…




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Les fonds parlent avec des mots bizarres, par exemple, ils ne vous disent pas : « Bonjour, comment ça va ? » mais « Ebitda, comment il va ? » Ebitda ? Vous savez bien, c’est le résultat avant frais financiers, impôts, provisions et amortissements. Une fois qu'on a enlevé tout ce qui fâche, votre résultat est forcément positif. Ou alors vous êtes vraiment nul. C’est un ratio génial : il permet à un groupe de faire croire aux analystes qu'il fait des bénéfices alors qu'il est en fait bourré de dettes, compte tenu de ses investissements aléatoires. Ce fut la grande spécialité de Jean-Marie Messier. Dans les rencontres d'affaires, il est de bon ton d'aborder un confrère en lui demandant : « Et toi, ton Ebitda, il mesure combien ? » S'il vous gifle, c'est qu'il a mal compris. Une entreprise qui a un mauvais Ebitda est d'abord dépitée, puis décapitée.
Plus vous êtes dans la technologie – cet univers étrange où la visibilité est nulle et la conjoncture incertaine - plus votre business est aléatoire et plus les fonds sont agités : ce n’est pas un tsunami, c’est plutôt une brise permanente qui frise leurs sourcils et leurs calculettes. Vous devez alors prononcer les mots qui rassurent : « recentrage » (une seule idée à la fois), « synergie » (plus doux que «suppression d’effectifs »), « rationalisation » (moins brutal que « réduction des coûts »). Et, comme tous vos camarades patrons confrontés aux mêmes dilemmes, vous lancez à vos troupes apeurées cet impérissable slogan de la modernité : « Grâce à vos efforts (ne dites pas « gel des salaires »), nous allons faire mieux avec moins. » Allez, bonne chance !

lundi 2 octobre 2006

Ceci n'est pas un titre

[chronique de Lucien paru dans 01DSI n°3]
Allez, une fois de plus, on va rire jaune ensemble des spécialistes de la communication et du marketing qui continuent à vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes, des produits lambda pour des solutions géniales, des stratégies d’actionnaires pour des bénéfices clients, les tics de comptables pour l’éthique des comptes, le patron pour un philanthrope et l’employé de base pour un collaborateur stratégique.
Tous inspirés par Magritte qui peint une pipe et appelle son tableau : « Ceci n’est pas une pipe. »




« On dit que Dieu a créé le monde en sept jours : facile ! Il n’avait pas de base installée, lui. »

Un directeur informatique

Et quand les cigarettes, de plus en plus chères, mettent sur leur paquet « Fumer provoque l’impuissance » on se dit que le monde marche vraiment sur la tête (et reste sexiste car que signifie exactement ce message pour la majorité de la planète, les femmes ? je vous le demande).
Pourtant, le virus des slogans décalés continue ses ravages. Telle grande marque n’est plus un vendeur d’équipements de sports mais un «
créateur de technologies sportives » : ça sonne mieux, non ?

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Vous
croyez acheter une paire de baskets, en fait, vous participez à une grande aventure technologique. Ce qui vous évite de constater à quel point les chaussures se sont améliorées… dans leur prix . Ainsi, moi, en ce moment, je n’écris pas une chronique, j’invente un espace virtuel interactif de communication sur la planète digitale et je vous dis pas le prix que je vais le facturer… Innovation et high tech sont les deux concepts à la mode, quel que soit le produit ou le service. Ca permet d’engranger de confortables marges en donnant l’illusion du progrès. High tech égale low cost parce que few people. Savez-vous combien il y a de main d’œuvre aujourd’hui dans le prix de revient d’un PC ? 0,8%... Un micro, ça se fabrique en 20 minutes, emballez c’est pesé. Tel vendeur de soft n’essaie pas de vous fourguer un maximum de logiciels inutiles, il veut simplement rendre votre entreprise « agile » ; tel autre ne vend pas des packages tout fait mais vous bichonne un système sur mesure, pardon « à la demande ». Quant à celui-là, il vous suggère d’être « inspiré »… quand vous signez le chèque. Alors, allons-y, faisons comme eux: créons des concepts nouveaux sur de vieux bidules avec les mots idoines. Je propose de rebaptiser la baguette « objet biologique de sustentation équilibrée », la voiture « total mobile communicateur », la télévision « extrême miroir social de l’innovation » (on peut mettre « bêtise » à la place de « innovation » mais c’est moins vendeur) et Raffarin « nouveau déchiffreur des abysses verbaux » ou bien « zodiacal zonier». Désormais tous les sigles seront inversés et anglicisés: le PDG deviendra un « Global Digital Performer » et le DSI un « Integrated Solutions Defender »; seul le CAC ne bougera pas, ça vaut mieux pour lui parce quand il bouge c’est jamais dans le bon sens…
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mardi 26 septembre 2006

MORT DU JOURNALISME

[Chronique de Lucien, de très mauvaise humeur ce jour-là, à paraître dan sun prochain magazine]
Oui, le journalisme est mort, y’a pas photo !
Si c’est pas aujourd’hui, c’est demain.
D’abord, plus personne n’a les moyens de se payer des journalistes salariés. Même pas chers, c'est trop cher, 9 semaines de vacances, et trop risqué, ça se rebiffe pour un rien.
Résultat: les quotidiens sont pris à la gorge, les radios dégraissent, les télés aussi et le web n’en veut pas, il préfère des « modérateurs ».

La tentation de l'impossible
René Magritte

Edouard de Rothschild, improbable sauveur de Libé, n’a vraiment rien compris. Mais c’est normal, quand on vit dans un monde doré, on n’a plus d’idées, on n’a que des préjugés.
Ensuite, les lecteurs n’ont plus envie de lire (voir, entendre) des « articles de journalistes ». Cela fait trop longtemps qu’ils les trouvent chiants, partisans, égocentriques et surtout sans aspérité, ronronnants, moutonniers ou au contraire déviants, bourrés d’erreurs, voire mensongers.
Tous les PPDA-like, blancs ou noirs, ont beau sourire et plaire, ils sont comme le tableau d’Oscar Wilde, haleine fraîche dehors, tout pourris en dedans.

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Les gens veulent de l’info, oui, mais rapide, réactive, riche, variée ; ils veulent rebondir dessus, partager leur vision.
Le journalisme en tant que média prioritaire qui donne du sens à la vie et explique le monde est mort.
Les gens veulent toujours comprendre, bien sûr - ne pas comprendre, c'est mourir à petit feu - mais autrement : plus vite, plus court, plus imagé, moins solennel, moins donneur de leçon.
Les gens, faut pas les prendre pour des cons, ce que font des tas de journalistes, particulièrement à la télé – il suffit de les écouter parler entre eux de leur public - . Il faut les prendre pour ce qu’ils sont : des gens qui bougent dans un monde qui bouge et qui veulent en rester acteurs.
Bientôt, très bientôt, il n’y aura plus de journalistes salariés. Les seuls journalistes qui resteront sur le marché seront des pigistes, une sorte d’artistes de l’enquête et de l’investigation, intermittents du stylo, du micro ou de la caméra, que tel producteur se paiera de temps en temps, comme un marquis se paye sa danseuse, lorsqu’il voudra faire mousser son programme.
Les autres se seront transformés en producteurs de contenu à la demande, principalement sur le web et en modérateurs de sites et de forums plus ou moins spécialisés.
Mais dans ces jobs-là, ils seront concurrencés par des tas de gens, jeunes et branchés, encore plus rapides et plus compétents qu’eux, moins à cheval sur une soi-disant éthique – qui n’a jamais empêché les dérapages - et qui préfèrent le principe de l’info circulaire action-réaction à celui de l’info linéaire enquête-lecture.
Comme disent les anglo-saxons on passe du top-down au me too , celui de « moi aussi je veux en être » et non pas celui de « je suis comme les
autres » !
Voilà, c’est comme cela, c’est tout, pas la peine de pleurer.
Ca peut même être marrant, ce spectacle, ce désordre créatif, nouveau monde de l’info ! ... Bon d'accord, ce ne sera plus le même info. Mais, franchement, qui s'en préoccupe, à part quelques vieux crabes du journalisme qui se croient encore au temps de Mark Twain?...
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jeudi 21 septembre 2006

Dictature du clic et mort des idées

[chronique de Lucien qui vient de paraître dans 01DSI n°26]
Bientôt on recevra chacun dans sa boîte à lettres électronique son journal gratuit mis en page sur mesure par un logiciel, grâce au formulaire qu’on aura complété en cochant des cases et qui le remplira automatiquement en allant puiser dans une banque de contenus mis à jour en permanence, indexés de manière astucieuse. En fait, cela existe déjà ! C’est le nouveau genre de l’info personnalisée, à la demande, c’est monjournal.com.
Et tout le monde est content, les éditeurs de logiciels, les hébergeurs, les fournisseurs et, parait-il, les lecteurs-internautes aussi, parce que rien n’est plus important pour chacun d’entre nous de se croire unique. Le système se pare de toutes les vertus : c’est du one-to-one automatisé. On ne peut pas rêver mieux. Même dans l’automobile, ils n’avaient pas réussi à faire un truc aussi chouette...

« La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu’elle fleurit ;
sans souci d’elle-même,
ni désir d’être vue. »
Angelus Silesius

Les marketeurs vérifient soigneusement les clics pour ajuster le contenu à la demande : tiens, en ce moment, il nous faudrait un peu plus de ceci, cela, un peu plus sur untel, une telle et les fournisseurs de contenus s’exécutent. Ainsi, on est sûr de ne décevoir personne et de coller en permanence à la demande client. On peut vendre tout cela, niche par niche, à ses annonceurs qui, eux aussi, font
passer des messages en fonction du contenu et de l’audience. La boucle est bouclée. C’est du CRM plus plus, aux petits oignons.

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Car, c’est bien connu, le client sait toujours ce qu’il veut. Il suffit de le lui demander. C’est sûrement comme cela qu’on a tout inventé, n’est-ce pas ?...
En fait, cette dictature du clic, c’est aussi la fin des idées originales, de l’innovation, de l’offre. C’est le règne du copier-coller, du me too, du consensus mou, du politiquement correct. Plus personne ne dérange personne, ça ronronne. Tout le monde s’emmerde mais c’est gratuit. Le web, ça me rappelle la télé, comme disait Woody Allen ou quelqu’un du même genre : « Je regarde souvent la télé ; parfois même, je l’allume. »
On achète l’info comme du beurre dans les supermarchés du web, on la tartine à la demande avec les paillettes qu’il faut. Les nouveaux rédacteurs en chef vous disent sans vergogne : on ne publie que de l’actu qui fait cliquer. Ca c’est de la stratégie éditoriale : « c’est plié ! » comme on dit maintenant !
L’info banalisée, l’info pour tous, ce n’est plus que du yaourt de cerveau, de la marmelade de neurones. Elle n’a plus de sens, elle n’a que des caractéristiques, des rubriques, un volume, un vocabulaire. Elle ne sert plus à comprendre le monde, elle sert juste à l’habiller de bruits et d’images.
Et le plus extraordinaire c’est que cette bêtise nouvelle dans laquelle on nous précipite, on prétend en même temps en faire l’archétype de la nouvelle communication : comme tout le monde dit tout en même temps à tout le monde, il en sortira forcément quelque chose de mieux qu’avant, n’est-ce pas ?
Ah si internet rendait plus beau et plus intelligent, moi, je vous le dis, depuis le temps, ça se saurait !

jeudi 14 septembre 2006

Epizeuxe de l’amalgame

[chronique parue dans 01 DSI n° 4]
Longtemps désoeuvré de bonne heure, cliquant un jour sur la rubrique Livres d’Amazon, je découvrais avec amusement leurs trois derniers best-sellers en date: Harry Potter, Blake et Mortimer et L’Art d’avoir toujours raison. Ah ! soupiré-je, voici bien les nouveaux moteurs de ce monde : la magie magnifiée de l’enfance, la nostalgie britannico-policière des anciennes colonies et les beaux discours de toujours. Au fait, qui a osé pondre ce petit manuel sûrement à moitié bidon ? Arthur qui ?... Non ? Pas Arthur Schopenhauer qui ceci et qui cela ? Mais, si, Arthur lui-même en personne ! Le célèbre philosophe pessimiste, auteur de l’ineffable Parerga et Paralipomena (1851), l’homme qui s’époumonait à poser l’art et le boudhisme en solution à tous nos tourments... Ouaouh ! Bien joué, l’éditeur, ça c’est du marketing ! Enveloppé, c’est pesé ! Recycle, refourgué.

"Le contraire d'une vérité profonde, c'est une autre vérité profonde."
Niels Bohr, Nobel 1922, physicien nucléaire devenu pacifiste
Evidemment, il n’est pas certain que les nombreux lecteurs du bouquin alléchés par le titre, acheteurs aussi, nous dit Amazon, de Comment se soigner avec son petit doigt et de Faire la cuisine en dormant, auront compris qu’ils pouvaient accéder d’un seul clic à la quintessence de la rhétorique moderne, celle qui vous donne toujours raison quels que soient le sujet et le contradicteur. Ils pensaient plutôt, grâce à ce petit mode d’emploi, clouer facilement le bec de leur conjoint ou de leur banquier.
Amalgame, tel est le maître-mot de la communication. Prenez n’importe quelle idée, mettez-y un doigt de tendance, un zeste d’actu et hop ! Le tour est joué, le produit se vend comme des petits pains. Tout le monde veut téléphoner, tout le monde aime prendre des photos ? Et hop ! Voici le téléphone qui fait clic-clac plus vite que son ombre. Il paraît qu’au Japon où le gadget bat son plein, les filles se plaignent des pervers qui, l’appareil au bout d’un bras pendant, prennent discrètement des photos de bas en haut, sous leur mini-jupes. Les kiosquiers dénoncent ceux qui photographient les journaux plutôt que de les acheter. La pub d’un opérateur n’hésite pas à vous vanter les merveilleux trucages possibles comme de diffuser la photo d’une fausse parturiente avec un vrai bébé, vous vous rendez compte !
Fond et forme, contenu et contenant, amalgame des amalgames, tout n’est qu’amalgame. Il faudra donc s’habituer au film qui vous met dans le film, au lecteur mp3 qui vous transforme en chanteur, au journal de sport qui vous rend sportif, au politique qui vous rend intelligent, etc.
Hélas ! Hélas ! Hélas ! (Une figure de style, la répétition de mots, qui s’appelle l’épizeuxe), Schopenhauer avait raison : on se fiche que ce soit vrai du moment que c’est joli, le monde n’est qu’illusion. Et d’ailleurs, cette chronique, finalement et tout compte fait, n’existe plus depuis longtemps (*).
(*) la figure, quand on commence et termine par le même mot, s’appelle l’épanalepse.

Eloge du spam

[chronique publiée dans 01 DSI n° 2]
Mais, c’est incroyable, comment savent-ils que j’ai un tout petit zizi ? Même ma femme, après 20 ans, ne s’en est pas encore rendue compte. Eux sont aux petits soins pour mon pénis si clean. Tous les jours sur ma messagerie obèse, ils me proposent de me l’agrandir, dans toutes les directions et de différentes façons (vous avez remarqué, le remède est toujours en anglais, les Français n’osent pas aborder ce genre de sujet ça doit être pour ça). Les coquins, comment ont-ils pu découvrir que je suis le plus mauvais amant du monde et que j’ai parfois, rarement mais parfois quand même, des - petits, pas énormes - problèmes d’érection ?

« La perfection des moyens et la confusion des buts semblent caractériser notre époque. »

Albert Einstein

Je ne compte pas le nombre de propositions qui m’assaillent pour une vente discrète (et toujours en anglais) de Viagra multicolores.
Ce n’est pas tout, ils savent, les futés, que je cherche en permanence les prêts aux meilleurs taux sur toute la surface bancaire de la terre, car ils m’en proposent de très alléchants. Les premières offres japonaises commencent à débarquer sur le net et elles avoisinent le taux zéro : ce sera difficile de faire mieux.

Mon âme se pâme devant le spam, c’est beau, j’en veux encore, j’en redemande. Tous ces messagers virtuels précèdent mes désirs, ils lisent en moi comme sur un écran ouvert, ils devinent ma nature complexe de poète high tech sexuellement obsédé.
L’autre jour, d’après ma banque, il y en a même un qui avait trouvé avant moi le numéro de ma nouvelle carte de crédit : c’est pas formidable, ça !
Le côté technoïde, n’en parlons pas, dès qu’un truc bizarre sort, par exemple une montre - caméra - GPS - GPRS - tensiomètre - podomètre - infrarouge - bluetooth qui fait aussi tournevis et cafetière électrique, il est pour moi, je n’ai qu’à cliquer, on me le prête en shareware, on me le donne en freeware, on me supplie de le prendre tellement je suis important pour eux. Je suis aware ! Tant d’attention m’enivre, ma tension monte, mon œil s’allume, mon cœur s’enflamme. Grâce à eux, ces porte-voix digitaux des rêves les plus fous, tout est possible, maintenant, tout de suite.
Evidemment, l’autre jour, quelqu’un, un furtif, un concurrent, un malfaisant, m’a dit qu’il était gâté comme moi. Mais je ne l’ai pas cru, le médisant, je sais bien que je suis le seul objet possible de l’attraction universelle. D’ailleurs, ça s’appelle du one to one, vous voyez bien ! The One c’est moi, y’a pas de clone qui vaille.
Dans cette épicerie géante à portée de souris, je n’ai qu’à, d’un geste hautain et négligent, tel César avec son pouce dans l’arêne des plaisirs populaires, désigner les heureux élus de mon choix, bidules et pilules en tout genre qui vont remplir ma vie, qui vont la transcender en un miracle permanent, un paradis de substances licites convoquées sur l’autel géant du web de toutes mes envies.
Je veux qu’on me spame encore et encore, à cœur et à corps. Spammeurs de tous les pays, unissez-vous et n’utilisez plus qu’un seul destinataire, moi ! (s’il vous plaît, écrivez bien mon adresse : lespameureu@gpafiniderever.org)

Bouger, moi ? Jamais !

[chronique publiée dans 01 DSI n°6]
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous, ces terriens hystériques, à vouloir à tout prix faire bouger les choses et les gens ? Ils ont peur de prendre racine ou quoi ? Mais c'est Racine qu'ils perdent ! Qui, dans ce monde effervescent, fera encore l'éloge de la paresse reine? Qui osera dire la joie indicible de la contemplation douce ?
Même dans l'eau, on ne voit que des pas drôles qui croulent sous le crawl, moi je coule cool, je fais la planche, je suis la baleine à l'aise, insensible à l'alène de la modernité.


" Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule
en y posant ton front ? "

Alfred de Vigny, La maison du berger

En marchant, je rêve. En lisant, je pleure. Vous les agités du bocal, vous pouvez toujours essayer de me parler, je suis un poisson rouge, je vous vois comme dans un film muet, tel un Buster Keaton face à l'agitation brownienne du 21e siècle.


En fait, je sais pourquoi ils bougent tous tant : c'est l'angoisse de la mort qui les tenaille, depuis qu'ils sont sortis du ventre de leur mère où ils étaient si pépères. C'est ça le péché originel : nous obliger à quitter les limbes amniotiques pour l'enfer frénétique de la trépidation.
Moi je ne veux pas trépider, je ne trépigne pas, je lévite, j'évite tous les risques de la technologie. Je ne veux pas de ce téléphone portable qui permet à n'importe qui de me déranger n'importe où. Je refuse ce haut débit qui se pâme devant le spam à tout vat. Je ne serai jamais interactif comme un jeu vidéo car est
interactif tout ce qui vous empêche de communiquer avec vos proches, parce que vous passez des heures sur un PC à surfer sur internet ou à jouer en réseau. Je ne suis pas le nomade de Jacques Attali. Même les Touaregs ont des habitudes immuables.
Je veux du temps, suprême richesse inaccessible à l'homo communicans. Je veux de la poésie déclamée dans un théâtre antique. Bouger, bouger… Tiens, ça me fait penser à la définition du yachting par les Anglais : " Le moyen le plus lent, le plus inconfortable et le plus salé, pour aller d'un endroit où on est bien à un endroit où on n'a pas du tout envie d'aller. " Si tu bouges, c'est que t'es pas à l'aise, ça te gratte, ça te démange. Tu cherches à te faire une place au soleil au lieu de faire du soleil, comme te le conseillait pourtant Jean Genet. A défaut, écoute donc
Francis Blanche : " Mieux vaut penser le changement que changer le pansement ". Penses donc un peu si tu peux ! Oses l'immobile ! Croise les bras, lève la tête, respires ! Bon d'accord, l'air est pollué, le silence troué, tout le monde ne peut pas vivre à 2000 mètres avec les chamois, sans TNT ni ADSL, sans wifi, ouf ! Là, enfin seul, sur mon rocher, jouant négligemment d'une flûte à peine taillée, l'œil perdu sur les cîmes enneigées dénuées de paraboles, je me paierai comptant le
luxe infini… de l'ennui.

mercredi 13 septembre 2006

La complainte du zygopétale


Je vous le dis bien en face, ça ne peut plus durer !
La techno nous bouffe, le cyber nous étouffe. Plus on s’occupe des chiffres, moins on s’occupe des hommes. Plus tu branches, moins tu penses : haut débit, gros dépit. Alors, je dis : halte-là !
Je voudrais un peu de poésie dans ce monde de la vitesse reine. Je voudrais du temps pour une âme calme et sereine.
Je voudrais que les gens se regardent dans les yeux quand ils se parlent, que chacun puisse se contempler dans sa glace tous les matins sans faire des grimaces.
Qu’on se souvienne plus souvent qu’on va mourir, Bill Gates comme les autres : ce jour-là, couvert de ses dollars, il sera aussi nu qu’un sans-papier car il ne pourra pas acheter le paradis (enfin, je l’espère, Saint-Pierre, je t’en supplie !).

La pluie est triste parce qu'elle nous rappelle le temps où nous étions poissons. »
Ramon Gomez de la Serna

Je voudrais que l’entreprise redevienne un lieu social habité par des âmes fortes et droites, soucieuses de développer un grand projet utile. Je voudrais combattre la lâcheté grandissante d’une planète affolée qui ne parvient même plus à intéresser les nouvelles générations.

tag technorati :


Les salariés de Larousse, inquiets d’être repris par un groupe qui monopoliserait toute l’édition française (en clair : achetés par Hachette, le roi de la machette), manifestaient en disant : « Voici comment nous serons gérés : les lettres W et Z, n’étant pas assez utilisées, seront supprimées de l’alphabet ! » Fini le zygopétale*, adieu le witloof **!
Ils avaient compris, eux, que le summum de l’Ebitda est de faire tout avec rien.
D’ailleurs, quand nous aurons installé toutes nos usines ailleurs (c’est-à-dire là où c’est moins cher), puis tous nos services (parce que, c’est incroyable, même les pauvres deviennent intelligents), alors, que nous restera-t-il d’autre à faire que se demander à quoi on sert ? Et quand les pauvres seront riches, où ira-t-on, ratons erratiques ?
Bref, le choix est simple : d’un côté, compter ; de l’autre, aimer. Avoir ou être, telle est la question binaire du monde digitalisé.
Je sais, certains militent pour que le commerce soit durable, l’économie solidaire, les échanges équilibrés, les politiques intelligents et les patrons intègres. Mais en général, ce sont les pauvres qui font semblant d’y croire, les riches, eux se marrent en allumant leur cigare.
Voilà donc, triste bilan, où nous a amené la techno : à accélérer le temps et à supprimer l’espace. Le monde digital est un monde virtuel, au sens propre, c’est-à-dire unidimensionnel.
Essayez de le dessiner, ce monde à un seul axe (l’argent), vous verrez, ce n’est pas facile ! Même le point le plus minuscule écrit sur une feuille blanche possède au moins trois dimensions. L’argent n’avait déjà pas d’odeur, désormais, il n’a pas non plus d’existence mathématique.
Pourtant, la techno aurait pu nous faire du bien, nous apprendre à lire et à écrire, à parler toutes les langues, bref à écouter et comprendre l’autre. Au lieu de cela, elle s’est contentée d’accélérer la communication, cette forme trafiquée de l’information. Grâce à elle, on bidouille les comptes, on diffuse des
virus. Le monde a perdu son âme.
* variété d’orchidées tropicales à ample labelle (Petit Robert)
** chicorée sauvage à grosse racine qui, par étiolement, donne l’endive (Petit Robert)
(NDLR: la grosse photo d'ouverture n'est pas un zygopétale, mais un witloof (une endive, quoi!) ]
--source photos--